BDS, action non-violente et désobéissance civile. Guillaume Gamblin (3/13/2016).

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Intervention de G. Gamblin à la réunion publique « BDS, non-violence et désobéissance civile » de Montpellier le 3 décembre 2016.

Merci à BDS 34 d’avoir invité le Mouvement pour une Alternative Non-violente à s’exprimer ce soir. Le MAN se positionne en soutien à la campagne BDS. (1)

 

Parler de non-violence, ce n’est pas seulement donner le mot d’ordre d’éviter d’insulter ou de frapper lors d’une manifestation, mais je parlerai ce soir de la non-violence avant tout comme d’une logique d’action. Adopter cette logique d’action a un impact important sur le visage de la campagne que l’on mène. Le choix assumé et explicite de la non-violence peut avoir un effet libérateur pour celles et ceux qui l’adoptent.

La violence n’est pas naturelle, la non-violence est donc possible !

D’abord il convient de s’entendre sur les mots que l’on utilise. Si l’on parle de « non-violence » on se positionne par rapport à la violence.

La violence n’est pas la force. La force est ce qui permet de soulever un obstacle, elle peut être positive, elle est neutre en soi.

La violence n’est pas l’agressivité non plus. Je définirais l’agressivité comme la puissance de combativité, d’affirmation de soi qui fait que je trouve l’énergie, le ressort pour ne pas me laisser marcher dessus, pour me défendre si je suis agressé. Elle est une énergie vitale, qui peut être positive.

On définit souvent au MAN la violence comme une forme d’expression possible de l’agressivité, son expression destructrice. Quand une personne que je connais me parle mal par exemple, je peux lui répondre vivement pour me faire respecter mais avec des mots justes, en posant sur la table le fait que cela me déplait, et ce peut être l’occasion de reposer les bases de notre relation et de repartir ensemble sur de meilleures bases. Je peux aussi me soumettre, ce qui entretient une situation de domination donc de violence, et je peux encore répondre par une insulte ou par un coup qui va couper ou dégrader le lien entre nous et qui demandera réparation. « Agressivité positive », soumission, violence, il y a ici trois options possibles.

On voit donc que la violence est une forme d’expression possible de l’agressivité, et qu’elle n’est pas simplement « naturelle » : elle est liée à des comportements acquis, socialement appris, culturellement transmis, par la famille, les médias, etc. On réagira par la violence parce qu’on n’a pas d’autre ressource dans notre boîte à outils, que l’on a acquise en s’imprégnant des exemples qui nous entourent. Tout cela pour dire que la violence n’est pas autant « une pulsion naturelle » qu’on ne le croit souvent.

Et c’est cela qui rend la non-violence possible : il s’agira de travailler sur l’acquisition d’autres comportements pour se défendre, en utilisant les précieuses ressources de notre agressivité, de notre énergie pour se défendre ou se révolter.

Je définirais donc la violence comme une situation ou une action qui détruit ou qui dégrade la personne humaine (et cela peut être étendu au vivant dans son ensemble), qui porte atteinte à son intégrité ou à sa dignité. Une violence peut être physique mais aussi verbale, psychologique, sociale, politique, culturelle, économique, structurelle, organisationnelle, une domination sexiste ou raciste,… Le licenciement brutal, le labyrinthe administratif ou encore les rythmes de travail effrénés qui sont imposés sont des formes de violences.

La non-violence, à la fois philosophie et stratégie d’action

Face à cela, la non-violence est une philosophie consistant à refuser d’attenter à la vie, à l’intégrité ou à la dignité de toute personne humaine, une philosophie du respect de toute vie, humaine mais aussi autre qu’humaine.

Mais nous insisterons ici sur un autre aspect de la non-violence : elle est aussi une stratégie, un moyen d’action et de lutte pour faire valoir des droits, pour se défendre, pour atteindre des objectifs politiques,… La non-violence s’est construite historiquement dans et par les luttes. Elle peut aussi être un moyen possible d’intervention pour briser une spirale de violence entre plusieurs acteurs. C’est ce qu’on développe avec la médiation, avec l’intervention civile de paix dans les zones de conflit,… (2) On est donc éloignés d’un certain pacifisme qui serait seulement un refus de la violence.

Faire éclater le conflit

On insiste beaucoup sur l’importance du conflit dans la non-violence. Souvent, les violences sont des situations d’injustice et d’inégalité bien établies, bien assises, admises ou en tout cas acceptées par une grande partie de la société. La non-violence va consister à faire émerger le conflit de manière ouverte là où il y avait un consensus invisible, une situation de domination qu’on pourrait qualifier de « paisible ». La non-violence va alors consister, telle un coup de tonnerre dans un ciel calme, à faire éclater le conflit, à briser la paix sociale, en dénonçant haut et fort le problème. Par exemple une discrimination sociale, raciale ou sexuelle qui est là, bien installée depuis des années.

La non-violence réhabilite le confit. Celui-ci est positif. « Le conflit, c’est la vie ». Il est l’expression publique d’un désaccord, et c’est donc le premier pas, la première étape pour résoudre ensuite ce désaccord. Dans le conflit non-violent, on insiste sur l’importance de toujours tenter de dialoguer avec les adversaires avec lesquels nous sommes en désaccord, du début à la fin. Même si au départ il y a peu d’espoir que l’autre, en position de domination, accepte le dialogue, le rôle du combat non-violent sera justement de renverser le rapport de force afin que l’autre soit contraint de négocier avec nous. On n’aime pas trop d’ailleurs parler d’ennemi, mais d’adversaire, dans l’idée que l’on respecte toujours la personne adverse, même si l’on s’oppose fortement à ses actes et que l’on bloque ses intérêts.

Bien souvent, l’adversaire tire profit d’une injustice établie : place supérieure dans la hiérarchie sociale, intérêts financiers tirés de l’exploitation des personnes ou de la destruction d’un site naturel, maintien de son pouvoir politique sur la société,… On va donc chercher à toucher les intérêts de l’adversaire, et pas seulement sa conscience. César Chavez, le leader non-violent des ouvrier chicanos qui ont mené une grève dans les années 1970 aux Etats-Unis contre leur exploitation dans les vignes, disait qu’il leur fallait toucher le cœur des patrons. Et comme leur coeur est dans leur portefeuille, c’est donc à leur portefeuille qu’ils devaient s’attaquer, en faisant grève.

La montée en puissance du rapport de force

La lutte non-violente va consister à établir un rapport de force avec l’adversaire. On va devoir employer bien souvent des moyens de contrainte non-violente vis-à-vis de l’adversaire, pour contraindre ce dernier à négocier avec nous d’égal à égal, à mettre fin, contre son gré, à une injustice établie, ou encore à abandonner son pouvoir -dans certains cas de renversement de dirigeant politique par exemple.

Je définirais une campagne d’action non-violente comme la montée en puissance d’un rapport de force. C’est à dire qu’on se projette dans la durée, souvent sur plusieurs années -sans avoir l’illusion de l’immédiateté du résultat. On mise sur une progressivité des moyens employés, des plus symboliques aux plus contraignants.

On commencera avant d’agir par bien prendre le temps de l’analyse de la situation et de comment se distribuent les responsabilités des différents acteurs dans l’injustice que l’on combat. On va analyser quel est le rapport de forces en présence, quels sont nos potentiels alliés et ceux de nos adversaires, quelles sont les perspectives d’évolution de ces lignes (schémas dynamiques). Le choix des symboles et parfois de l’humour seront déterminants dans le retournement et le ralliement de certains acteurs sociaux à notre cause. Souvent nous sommes une minorité au départ et l’enjeu de la campagne d’action est de s’appuyer sur la force de l’opinion publique pour faire pression sur l’adversaire. Il sera donc essentiel de savoir s’adresser à l’opinion publique pour qu’elle en vienne à soutenir la cause que l’on défend. Et pour cela le choix de la non-violence sera déterminant, car il fera apparaître notre cause comme légitime, acceptable, défendable face à un adversaire qui se montrera violent en usant de la répression.

Le choix de la non-violence nous unit, il permet à tout le monde de participer au maximum, alors que le choix de moyens plus controversés va nous diviser, car il y aura des réticences physiques, politiques ou morales à nous soutenir. Si nous nous comportons avec violence, les forces adverses se sentiront agressées et auront tendance à s’unir face à l’agression qui les touche. Si nous utilisons les moyens et des comportements non-violents, l’adversaire aura tendance au contraire à être divisé, car certains se désolidariseront d’une répression qui s’abat violemment sur des personnes qui restent non-violentes. Notre action non-violente plonge l’adversaire dans un dilemme. Soit il met en œuvre une répression et alors il apparaît comme cruel et inhumain s’il n’y a pas de violence de notre côté. Soit pour éviter cela il ne réprime pas… et il apparaît comme faible, incapable de réagir face à un mouvement social légitime et puissant

Choisir des objectifs que l’on peut atteindre

Il est nécessaire de se donner pour une campagne d’action des objectifs qui soient adaptés.

Il y a souvent un objectif politique large (l’égalité des droits pour les Palestiniens, le respect des résolutions de l’ONU par exemple), puis on décline cet objectif en sous-objectif stratégique : s’attaquer aux intérêts économiques et à l’image politique de certaines entreprises qui bénéficient de la colonisation des territoire palestiniens par exemple. Puis on va agir avec encore des sous-objectifs opérationnels : s’attaquer par exemple à une chaîne de magasins dans notre département, jusqu’à ce qu’ils cessent de vendre les produits issus de la colonisation, ou de telle ou telle marque. Il faut que l’objectif soit précis, limité et atteignable. Il est important de se donner des objectifs qu’on peut atteindre, car cela va renforcer le mouvement pour aller plus loin. Les victoires d’étape seront des dynamiseurs de la lutte et donneront confiance et force au mouvement. Et même si l’objectif final n’est pas (encore) atteint, il est important que l’on puisse en sortir avec des victoires intermédiaires, qui nous auront donné envie de continuer à agir.

La campagne d’action (= la montée en puissance du rapport de forces) se fera généralement par une gradation des formes d’action : on commencera souvent par des appels à l’opinion publique (pétitions, etc.), par la création de médias, de canaux d’information qui dévoilent les mensonges du gouvernement ou des lobbies. Puis par des interventions publiques : manifestations, marches, actions symboliques, die-in, heures de silence, enchaînements, grèves de la faim limitées. Puis on passera à des actions directes : blocage de voies, de bâtiments, d’administration, sit-in, grève, boycott, désobéissance civile, refus de l’impôt, actions de « péages gratuits » pour faire perdre de l’argent à une entreprise, etc. Le stratège non-violent états-unien Gene Sharp recense 200 types différents d’actions non-violentes, et il en existe beaucoup d’autres encore.

Imposer notre rythme à l’adversaire

Ce qui me semble important ici est que c’est nous qui imposons notre rythme à l’adversaire. On ne se contente pas de réagir aux agressions ou aux injustices de l’adversaire quand celles-ci adviennent, mais par la campagne d’action, c’est nous qui imposons notre rythme et obligeons l’adversaire à réagir. On reprend déjà le pouvoir par là. Et c’est cela que je trouve intéressant dans la campagne BDS.

Dans le BDS, on s’appuie sur les ressorts de la non-coopération, qui est centrale dans la non-violence. On part en effet du principe que toute domination ou injustice repose sur la coopération plus ou moins passive du plus grand nombre, en ne s’y opposant pas, en acceptant d’être un rouage de l’injustice, en participant via ses impôts, sa consommation, son travail, etc. La non-coopération vise donc à tarir la source de cette coopération avec l’injustice, en cessant d’y participer (objecteurs de conscience face à la guerre, boycott face à la consommation, grève face à la production, grève des loyers,…).

Le boycott mise en œuvre par BDS est une forme de non-coopération qui dépasse le champ du seul choix individuel mais qui se veut collective, politique, remettant en cause l’ordre établi. J’ai la conviction que la force du boycott n’est pas seulement économique (toucher les intérêts des entreprises ou de l’Etat), mais aussi et surtout politique, en ternissant l’image de ces entreprises ou de cet Etat. A l’exemple du boycott des produits sud-africains durant l’apartheid, qui n’a pas étranglé économiquement le pays mais qui a mis sur le devant de la scène internationale l’injustice de ce système politique. Le boycott a donc un fort impact sur l’image de l’adversaire, et c’est pourquoi il est important aussi de soigner notre image à nous, par contraste

La répression, une chance ?

La répression est un enjeu important de l’action non-violente. Elle s’abat notamment lorsque des actes transgressent certaines lois, comme c’est le cas des actions de désobéissance civile, comme l’explique ce soir Najet Mallali à propos des faucheurs volontaires d’OGM. Une action de désobéissance civile est une action qui va transgresser une loi ou un règlement de manière volontaire, publique et assumée politiquement, afin d’en montrer le caractère injuste, ou indirectement pour attirer l’attention sur une injustice. En montrant que ce qui est légal n’est pas forcément légitime. Les actions de désobéissance civile mais aussi beaucoup d’autres actions vont faire face à une répression, policière, juridique, etc. Mais c’est là où la logique de la non-violence change la donne par rapport à une action militante « classique », même « sans violence ». Car nous allons utiliser la répression de l’adversaire comme une arme qui se retourne contre lui. La répression policière apparaîtra comme cruelle et illégitime face à un mouvement explicitement et exemplairement non-violent. De même la répression judiciaire ne nous effraie pas. La répression devient une force supplémentaire pour nous, nous intégrons la répression dans notre plan, dans notre stratégie d’action, comme un atout possible à utiliser.

C’est pour cela que l’on a parfois parlé de la non-violence comme d’un ju-jitsu politique ou comme d’un aikido politique. Car à l’exemple de ces arts martiaux, l’adversaire dépense de l’énergie pour nous porter un coup (un procès par exemple), mais nous nous positionnons de façon à esquiver le coup, et que l’énergie de l’adversaire l’entraîne lui-même à chuter tout seul. Nous ne faisons qu’accompagner son énergie pour le faire chuter. Au lieu de tenter de résister de manière frontale à son coup, ce qui nous ébranle et peut engendrer chez nous un traumatisme ou même nous briser. Ici, on s’est préparés et formés de sorte que le coup que l’adversaire nous porte, nous renforce et lui porte préjudice à lui. « Un procès ? Tant mieux ! ». La logique de la non-violence est d’utiliser les procès comme des caisses de résonance de notre lutte, d’utiliser le tribunal comme une tribune pour notre cause. C’est pourquoi je pense qu’il ne faut pas avoir peur des procès, ils peuvent être un élément important dans une stratégie non-violente. Et que les participants soient le plus nombreux possible à assumer juridiquement, si leur situation le leur permet, pour être dans une logique de masse, qui dérange, épuise et déconcerte l’adversaire.

Il est vrai que les procès peuvent être également épuisants, gourmands en énergies, et parfois coûter cher en termes économiques. Mais au niveau des faucheurs volontaires, on se rend compte que les procès sont aussi des moments importants d’élargissement du soutien, en recueillant des dons ou des soutiens politiques plus larges. Par exemple pour l’arrachage des vignes OGM de Colmar, le procès a été l’occasion d’amener un millier de vignerons de toute la France à s’engager auprès des faucheurs dans un appel des vignerons contre les OGM. Le procès a concrètement permis de toucher une profession et d’élargir la base des sympathisants à notre cause.

Par contre il me semble important d’organiser différents types d’actions avec différents niveaux de responsabilité juridique, pour que chacun-e puisse participer aux types d’action qui lui conviennent, selon sa situation, ses besoins, ses limites, ses envies, etc. C’est la variété des moyens utilisés qui permettra aussi au plus grand nombre de s’impliquer. Et le caractère socialement inclusif d’une campagne d’action sera le facteur déterminant qui permettra à celle-ci de gagner.

Guillaume Gamblin

Voir compte rendu de la soirée : https://bdsf34.wordpress.com/2016/12/06/omar-barghouti-present-malgre-tout-a-montpellier-le-3-decembre-2016/

 

 

 

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